Freiner la privatisation, pas juste l’affaire des nouveaux médecins
Médecins québecois pour un régime public (MQRP) salue l’intention du ministère de la santé de légiférer afin d’encadrer le passage des médecins à la pratique privée. Toutefois, nous demeurons préoccupés par l’approche envisagée.
Cela fait plusieurs années que MQRP s’inquiète de la place grandissante du privé dans le système public et sur les effets de cette tendance sur l’accessibilité aux soins. Les cliniques privées foisonnent alors qu’on dénombre dix fois plus de médecins de famille et cinq fois plus de spécialistes qui travaillent au privé qu’il y a 20 ans(1). Après avoir longtemps nié les effets néfastes concrets de l’exode vers le privé, le ministère de la santé semble enfin être décidé à intervenir, une démarche que nous saluons.
Il nous apparaît toutefois insuffisant que le ministère propose une intervention temporaire, qui affecterait uniquement les premières années de pratique des nouveaux médecins. La gravité de la situation appelle plutôt une intervention sur le long terme, qui encadrerait, voire interdirait la pratique privée pour les soins médicalement nécessaires. À cet égard, rappelons que l’article 30.1 de la Loi de l’assurance-maladie (LAM) confère au ministre le pouvoir de suspendre temporairement le droit des professionnels de la santé de devenir des non participants au régime public pour une région ou pour un genre d’activité, s’il estime que la qualité ou la suffisance des services est menacée. Son application offrirait un effet immédiat et enverrait un message clair.
Pourquoi se limiter aux nouveaux médecins?
La contrainte visant à obliger les finissants en médecine à travailler au Québec dans le système public pour « quelques années » nous semble être une arme à double tranchant. D’un côté, l’expérience initiale dans un milieu public pourrait effectivement encourager les résidents à demeurer dans le secteur public pour la suite de leur carrière. D’un autre côté, une telle restriction envoie le message qu’il faut « faire son temps » dans le système public avant de migrer vers le système privé. Les cliniques privées, qui font du recrutement agressif auprès des médecins résidents, n’auront aucune difficulté à recadrer le tir pour cibler les médecins qui ont « fait leur temps ». On ne fait que pelleter le problème par en avant.
MQRP se questionne également sur l’opérationnalisation de ce genre de mesure. Juridiquement parlant, est-il envisageable d’imposer cette obligation aux actuels étudiants et résidents en médecine? Ces derniers n’ont jamais signé d’entente de services post-formation (return of service), comme c’est le cas pour les médecins étrangers ou militaires. Cette pratique sera-t-elle plutôt mise en place pour les nouvelles cohortes? Si tel est le cas, les résultats concrets ne se feront pas sentir avant plusieurs années.
Il n’y a pas que la médecine qui se privatise. Allons-nous appliquer une logique similaire aux autres professionnels de la santé qui brisent leur contrat social en se dirigeant vers le privé? Pensons par exemple au nombre croissant d’infirmières praticiennes spécialisées (IPS), qui, après une longue formation dans le réseau public, quittent vers des cliniques privées (2).
Améliorer l’attrait du secteur public
Le ministre devrait aussi s’interroger sur les raisons pour lesquelles les finissants hésitent à s’engager dans le système public, notamment en raison des difficultés à trouver un emploi qui correspond à leurs aspirations et compétences dans le système opaque qu’est celui de l’obtention des permis de pratiques (PREM, PEM et AMP). Les médecins du réseau public ont également réclamé de meilleures conditions de pratique, comme l’accès à des blocs opératoires fonctionnels à temps plein. Il est ahurissant d’entendre le ministre se plaindre récemment du manque de personnel dans les blocs opératoires alors qu’il les vide activement, à coup d’ententes avec les centres médicaux spécialisés (CMS).
Si l’objectif est de freiner l’exode des médecins vers le privé, le ministre doit cesser de créer des conditions favorables à cet exode. Tant qu’à utiliser l’argumentaire de l’argent des contribuables qui financent la formation des médecins, il est légitime de se demander pourquoi cet argent est utilisé pour gonfler les marges de profits d’entreprises privées plutôt que d’améliorer notre réseau public.
Références
- Données de la RAMQ, citées par Laverdière, M. (28 août 2024). Il faut apprendre de l’expérience des agences privées de placement. Le Devoir, disponible en ligne, https://www.ledevoir.com/opinion/idees/818845/il-faut-apprendre-experience-agences-privees-placement
- Boily, D. et Gentile, D. (23 mai 2023) Le privé s’étend aux cliniques d’infirmières cliniques spécialisées. Radio-Canada, disponible en ligne, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1981651/cliniques-privees-infirmieres-banlieue-montreal