Ce texte est publié en réponse à un article publié dans le Devoir, vous pouvez le consulter ici.
Santé : arrêtons de confondre privatisation et innovation
Nous partageons avec le Dr Vendittoli un objectif fondamental : les Québécois doivent pouvoir recevoir les soins dont ils ont besoin, au moment où ils en ont besoin. Nous sommes également en accord avec une partie de son diagnostic, soit que le Québec a adopté une série de mesures qui ont contribué à fragiliser le réseau. Parmi ces mesures fragilisantes, la privatisation des soins est de loin la plus dommageable. Ce n’est pas une question idéologique, c’est la science qui le dit.
Que disent réellement les données sur la privatisation ?
Son texte d’opinion affirme que les Québécois méritent un débat fondé sur les résultats et les données probantes. Nous sommes entièrement d’accord. Une récente étude publiée en mars 2024 dans The Lancet, une des revues scientifiques les plus influentes au monde, conclut qu’il n’existe aucune base scientifique solide pour justifier la privatisation des services de santé (1).
Plus spécifiquement, la privatisation a eu plusieurs conséquences négatives communes dans divers pays, notamment les États-Unis, l’Allemagne, le Canada, la Corée du Sud, la Suède, la Grande Bretagne et l’Italie. Les données montrent que le recours accru au privé en santé est associé à une détérioration de la qualité et de l’équité des soins : davantage d’hospitalisations évitables, de décès pour des maladies traitables, d’infections et de mortalité globale. Parallèlement, l’accès se réduit pour les patients moins fortunés, le personnel qualifié diminue et la charge de travail augmente, dans un contexte de baisse des salaires et de sous-déclaration des incidents. Malgré cela, les profits des établissements augmentent et les coûts pour les patients augmentent (2).
Investir ne se résume pas à dépenser davantage
L’auteur du texte affirme que notre analyse repose sur une prémisse simpliste, à l’effet qu’il suffirait d’investir davantage dans le réseau public pour résoudre les problèmes d’accès (3). Or, ce n’est pas notre position. Nous sommes plutôt d’avis que la solution ne réside pas dans la somme dépensée, mais plutôt dans la manière de la distribuer.
Depuis le début des années 2000, le Québec consacre des ressources considérables à des formes de privatisation et de sous-traitance en santé. Notre lettre initiale, publiée dans Le Devoir le 4 août dernier, mentionnait que les centres médicaux spécialisés (CMS) dégagent des marges de profits d’environ 15% sur les chirurgies. La privatisation s’observe aussi en première ligne avec la transition vers les groupes de médecine familiale (GMF). Déjà en 2017, environ 74% des GMF à Montréal étaient des sociétés par actions ou des compagnies, visant donc à générer des profits (4). Nonobstant cette progression du privé, les patients croupissent encore sur les listes d’attente, l’accès à la première ligne est ardu et de nombreuses salles d’opérations publiques sont fermées ou sous-utilisées.
Il y a place à amélioration dans le réseau, ce qui ne signifie pas simplement injecter davantage de fonds. Il faut rapprocher les décisions du terrain, en donnant aux équipes la latitude nécessaire pour adapter les soins aux besoins de leur milieu et en fournissant les ressources humaines indispensables pour faire fonctionner le réseau. Il faut aussi cesser les économies de bout de chandelle sur le personnel des salles d’opérations. Ouvrir ces postes coûtera de l’argent à court terme, certes, mais des économies seront réalisées lorsque nous cesserons de payer davantage pour chaque chirurgie sous-traitée au privé.
L’innovation peut être publique
Dans l’article, on nous présente les CMS comme des organisations innovantes, prenant des risques avec leurs capitaux et développant de nouveaux modèles organisationnels. Nous pouvons reconnaître ces qualités sans accepter la conclusion qu’il faille faire de la santé un secteur lucratif. L’innovation est-elle strictement réservée aux entreprises à but lucratif? Ne serait-il pas possible d’expérimenter dans un cadre public ou sans but lucratif, avec les mêmes exigences d’efficacité et de souplesse favorables à l’innovation ?
L’histoire du Québec démontre que l’innovation en santé n’a pas attendu le secteur privé lucratif pour émerger. Les CLSC, créés en 1972, sont un exemple éloquent d’innovation qui a été copié par de nombreux pays, en intégrant médecine de proximité, travail social, soins infirmiers et prévention sous un même toit. Ce modèle n’est pas né d’une logique de profit, mais plutôt d’une volonté collective de soigner autrement. Malheureusement, ils ont été sous-financés et dépouillés de leur mission originale, notamment au profit de solutions privées comme les GMF.
La santé publique du Québec est à l’origine des mesures parmi les plus efficaces pour la santé de notre population. La Loi sur le tabac en 1998 a fait chuter les taux de tabagisme de 30 à 15% sur environ 20 ans (5) ; le Programme québécois de dépistage du sein a détecté des milliers de cancers à des stages précoces. Ces initiatives réduisent en amont le besoin de chirurgies cardiovasculaires et oncologiques, et ce, à faible coût: la santé publique ne représente que moins de 2% du budget total de la santé au Québec.
Sur le plan chirurgical, l’Hôpital du Haut-Richelieu offre un exemple concret: en 2025, son département d’orthopédie a drastiquement diminué la liste d’attente, ne comptant plus de délais de plus d’un an, en réorganisant son service pour éviter la sous-utilisation des salles (6).
Le vrai défi: mieux utiliser chaque dollar
Bien sûr, les ressources publiques sont limitées. Cette contrainte devrait précisément nous pousser à rechercher les modèles qui maximisent l’utilisation des ressources consacrées directement aux soins. À cet égard, l’idée d’ajouter un « troisième payeur », c’est-à-dire permettre à des assureurs privés de couvrir des soins actuellement pris en charge par l’État, mérite d’être examinée avec beaucoup de prudence. Les données provenant de l’international montrent que le fait de multiplier les payeurs et les mécanismes d’assurance augmente directement les coûts (7) (8). Aux États-Unis, les dépenses administratives représentaient environ 34,2 % des dépenses totales de santé en 2017, contre 17,0 % au Canada. Cette différence s’explique notamment par les coûts associés à la lourde bureaucratie administrative des assureurs.
Si nous voulons réellement réformer le système, innovons. Mais n’appelons pas « innovation » le simple fait de transférer au secteur lucratif les défis organisationnels que le secteur public n’a pas encore résolu.
Dre Élise Girouard-Chantal, vice-présidente
Au nom du conseil d’administration de Médecins québécois pour le régime public (MQRP)
Le 13 août 2026
Sources
(1) Goodair B, Reeves A (2024) The effect of health-care privatisation on the quality of care
The Lancet Public Health, https://www.thelancet.com/journals/lanpub/article/PIIS2468-2667(24)00003-3/fulltext
(2) Ibid.,
(3) Vendittoli, P.-A. (6 août 2026). Le véritable Péril n’est pas le privé, c’est l’immobilisme. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/999953/veritable-peril-est-pas-prive-c-est-immobilisme
(4) MQRP (juin 2017). Les GMF au Québec: étude de cas d’une médecine entrepreneuriale. Rapport annuel 2026. https://mqrp.qc.ca/wp-content/uploads/2017/06/MQRP-Rapport-annuel-2017-ilovepdf-compressed.pdf
(5) Institut nationale de santé publique du Québec (2026) Indicateur: tabagisme, https://www.inspq.qc.ca/indicateur/habitudes-de-vie/tabagisme
(6) David Gentile (2025). Un hôpital réussit à réduire considérablement Les Temps d’attente en Chirurgie. Radio. https://ici.radio-canada.ca/info/videos/1-10402043/un-hopital-reussit-a-reduire-considerablement-temps-attente-en-chirurgie
(7) Woolhandler, S., Campbell, T. & Himmelstein, D. U. Costs of health care administration in the United States and Canada. N. Engl. J. Med. 349, 768–775 https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/12930930/
(8) Wu, T.-Y., Majeed, A. & Kuo, K. N. An overview of the healthcare system in Taiwan. Lond. J. Prim. Care 3, 115–119 (2010) https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3960712/